Pour l’amour de Claire – Edwidge Danticat

https://i2.wp.com/www.grasset.fr/sites/default/files/styles/large/public/images/livres/9782246808916-X.jpgUn pêcheur qui élève seul sa fille et rêve de lui offrir une vie meilleure, une jeune femme qui a tragiquement perdu son mari et sa fille, un patron d’une entreprise de pompes funèbres devenu maire, un directeur d’école qui ne supporte pas la violence envers les enfants, une animatrice radio qui recueille des témoignages, un jeune homme qui veut changer le regard des autres sur la vie d’un bidonville… tous ces personnages ont en commun de vivre dans la petite bourgade de Ville Rose, à une trentaine de kilomètres de Port-au-Prince. Tous se connaissent plus ou moins, ont des vies très différentes, mais leurs destins vont se croiser.

A travers ce récit, Edwidge Danticat trace le portrait d’une communauté complexe. Les rapports humains peuvent y être d’une extrême violence, mais on y perçoit également une grande solidarité. Chaque chapitre est consacré à l’histoire d’un personnage, mais ils se font écho, tramant la toile de la société Haïtienne. L’écriture est fluide et poétique, faisant régulièrement référence à la langue créole, allant jusqu’à adoucir les passages les plus violents de l’histoire ; un moment de douceur dans un monde de brutes.

Dommage d’ailleurs que le titre original ait été modifié : « Claire, Lumière de la Mer »

Quand Max Junior arriva à la plage, il vit une foule rassemblée autour d’une femme aux grands pieds qui s’adressait à tous avec les mains. Son visage était en partie caché par un foulard noir noué sur sa tête.

Près d’elle se trouvait un pêcheur que les gens appelaient Nozias. Il interprétait les mouvements de ses mains. Elle les tendait vers la foule, une paume levée vers le ciel qui commençait à s’obscurcir et l’autre vers le sable, puis elle les avait retournées, la paume du sable tendu vers le ciel, et celle du ciel dirigée vers le sable.

« Mouri », dit le pêcheur près d’elle. « Il est mort. Elle pense qu’il est mort. »

Mort. Ce simple mot semblait être une conclusion à la mesure de la journée de Max Junior.

Il passa le reste de la soirée réfugié sous un bosquet dense de palmiers dont les racines entremêlées remontaient à la surface du sable. Il s’était acheté une bière Prestige, qu’il but avant de s’endormir au pied des palmes.

Quand il se réveilla, un grand feu avait été allumé et la veuve du pêcheur, assise tout près sur une chaise basse paillée, recevait les condoléances des voisins et des amis. Trop volumineuse pour que la longue jupe blanche la recouvre, sa jambe enflée ressemblait à une pièce de bois flotté prête à être jetée au feu.

[…] Max se releva et se dirigea vers la petite foule qui n’avait pas encore quitté la plage. Puis soudain, alors que la veillée autour de la veuve du pêcheur touchait à sa fin, un homme se mit à appeler sa fille qui semblait avoir disparu, et des gens se joignirent à lui. C’était Nozias, le pêcheur qui avait servi d’interprète à la veuve muette.

Max se mêla à la foule et se mit à chercher un peu partout. Il suivit le mouvement et cria « Claire ! », le nom de la petite disparue.

Ce nom évoquait la tendresse, la gaieté. C’était un nom que l’on prononçait avec amour, que l’on glissait à l’oreille de sa femme juste avant qu’elle mette au monde votre enfant. Un nom que l’on prenait avec soi dans ses rêves, que l’on roulait dans sa bouche, un nom qui poussait à ramener étroitement ses bras contre sa poitrine quand tant d voix l’appelaient. Un nom que l’on découvrait dans des poèmes ou des lettres d’amour, dans des chansons. C’était un nom qui exprimait la tendresse et non la haine. Un nom que l’on lançait plein d’espoir. C’était un nom qui avait le pouvoir de se faire lever le soleil.

Pour l’amour de Claire – Edwidge Danticat – Grasset – p. 134-135