Le voyage d’Octavio – Miguel Bonnefoy

Ce récit étrange et pittoresque raconte l’histoire d’Octavio, un homme illettré, qui « travaille » pour un réseau de cambrioleurs.  Il rencontre Venezuela, une comédienne dont il tombe amoureux. Elle lui apprend à écrire, mais il se voit contraint de la quitter précipitamment lorsqu’un cambriolage est organisé par ses comparses chez elle. Il va alors, durant deux ans, parcourir son pays et vivre des aventures rocambolesques qui vont faire de lui un homme neuf… S’arrêtant çà et là pour travailler et gagner de quoi manger, son voyage l’emporte dans les coins les plus reculés du Venezuela et le mène à une sorte de quête mystique.

Un roman court, le premier de l’auteur, et très agréable à lire.

Octavio fut perturbé quelques jours par le u contenu dans gu et s’interrogea sur le tilde du ñ dont il n’avait jamais observé l’accent. Elle le fit siffler pour le s et se pincer le nez pour le n. Elle lui apprit à associer des idées, à faire des greffes de mots, des croisements. Il décortiquait les phrases, pesait les syllabes. Il confondit les articles définis et indéfinis, ne compris pas la différence entre les synonymes, ne parvint jamais à accorder le verbe au sujet.

Un matin, il se surprit de voir que mujer s’écrivait aussi simplement.

– J’aurais pensé que pour un personnage aussi considérable, y’avait un mot plus difficile, s’était-il exclamé.

Et longtemps après, il roulait encore dans sa mémoire les syllabes de ce mot, mujer, liant et déliant son corps au sien, la tête lourde tout à la fois de manque et de plénitude.

Quand il parvint à lire une phrase entière sans hésiter, et qu’il ressentit l’émotion brutale de la comprendre, il fut envahi par le désir violent de renommer le monde depuis ses débuts. Il éprouvait ce lien étrange avec une terre nouvelle, fondu dans un même combat, dans un même âge. Le bonheur tournait et il tournait avec lui. Chaque lettre dans sa bouche prenait la résonance d’une promesse.

Ses préférences allaient plutôt aux adjectifs sans lourdeur. Il y retrouvait la simplicité pleine de tragédie de sa propre nature. Il comprit que la grammaire avait une tradition, au-delà des règles. Et s’il ne confia pas tous ses doutes à Venezuela, ce fut dans la peur de compliquer les choses, et nullement par hésitation.

Il cessa de s’entailler la paume. Il ne remplit plus la bassine avant de sortir, ne prépara plus les linges pour l’emmaillotage. Ce vide était à présent occupé par cet orchestre qu’il entendait tous les soirs, dans une ivresse de musique, et qu’il recomposait chez lui, plus tard, avec la sobriété d’un unique instrument. Car, comme des femmes, Octavio n’avait jamais connu des mots autre chose que leur onde effacée, l’habitude qu’ils disparaissent aussitôt, sortis de sa bouche, comme des coups d’épée dans l’eau. Mais il découvrait à présent qu’il pouvait en conserver la trace, mélangeant le nom des choses et les choses de l’amour. Il gravait, d’un seul trait, à la fois le désir et son empreinte. Assoiffé d’apprendre comme on a soif d’aimer, il ne se lassait pas de confondre les deux alphabets. Le temps qu’ils passaient ensemble avait quelque chose d’illisible.

Le voyage d’Octavio – Miguel Bonnefoy – Rivages – p. 56-57